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Le message de sa fille tenait en 6 mots, et ces 6 mots ont suffi à faire basculer la vie de Laurent Morel : Papa, aide-moi. Je ne peux plus marcher. Il était dans son atelier, à l’extérieur d’Annecy, en train de poncer la barrière d’un berceau en noyer. La radio crachotait une vieille chanson française, la sciure lui collait aux sourcils, et ses mains avançaient avec cette précision tranquille des hommes qui savent construire sans réfléchir. Puis son téléphone avait vibré sur l’établi, glissé contre une boîte de vis en laiton, et il avait vu le prénom de sa fille. Claire n’envoyait jamais de message en conduisant. Elle appelait. Toujours. Il avait rappelé aussitôt. Messagerie. Une deuxième fois. Messagerie. Une troisième. Toujours cette voix claire, légère, inconsciente : « Bonjour, vous êtes bien sur le téléphone de Claire, laissez-moi un message. » Laurent n’avait plus laissé de message après ça. Il avait attrapé ses clés si vite qu’il avait fait tomber la pièce du berceau sur le béton. Le bois s’était fendu dans un bruit sec. N’importe quel autre jour, il aurait juré. Ce jour-là, il n’avait même pas regardé derrière lui. Le sentier du Crêt des Bruyères, au-dessus du lac, était à 30 minutes de route. Il en mit 23. Le ciel d’octobre avait cette couleur de fer mouillé qu’il détestait. Le vent frappait contre la carrosserie dès que la route s’ouvrait sur la pente. Tous les 3 kilomètres, il rappelait. Tous les 3 kilomètres, la messagerie de Claire lui renvoyait sa voix vivante comme une insulte. En conduisant, il pensait à des choses idiotes. Une cheville tordue. Une glissade. Un téléphone cassé. Le cerveau ment toujours quand il a peur. Il sert des versions molles de la vérité pour empêcher le cœur de s’arrêter. Puis, à un stop, il repensa au dimanche précédent. Claire était venue dîner chez lui. Elle avait mangé du poulet rôti, bu une tisane à la menthe alors qu’elle ne jurait que par le café, et gardé cette expression secrète, presque lumineuse, qui lui avait serré le cœur sans qu’il comprenne pourquoi. — Papa, est-ce que maman t’avait dit comment elle avait su qu’un homme n’était pas fait pour elle ? La question l’avait surpris. — Avant moi, tu veux dire ? Elle avait esquissé un sourire. — Oui. Il avait répondu ce que sa femme, Keiko, disait toujours : — Les bonnes personnes te font devenir plus toi-même, pas moins. Claire avait baissé les yeux vers sa tasse. — Et si ça change petit à petit ? Laurent avait cru qu’elle parlait des tensions ordinaires du mariage. Des maladresses. Des compromis. Antoine de Villiers, son mari, travaillait dans un grand cabinet d’avocats à Lyon. Poli, impeccable, issu d’une famille qui possédait des immeubles, des vignobles, et cette manière feutrée de regarder les autres de haut sans jamais hausser la voix. Claire, elle, venait d’un menuisier savoyard et d’une infirmière japonaise qui avaient payé leur maison mensualité par mensualité. Antoine s’était toujours montré irréprochable avec Laurent. Une poignée de main ferme. Des chemises parfaites. Des phrases bien tenues. Laurent avait donc répondu comme répondent trop souvent les pères honnêtes qui ne voient pas encore le précipice. — Alors il faut parler avant que la distance devienne confortable. Claire avait hoché la tête, mais elle n’avait pas eu l’air soulagée. Elle avait eu l’air d’une femme qui appuie sur un bleu pour savoir jusqu’où il fait mal. Quand Laurent arriva au départ du sentier, le souvenir lui brûlait déjà la bouche. Le SUV de Claire était garé de travers sur l’accotement, portière ouverte. Une écharpe en soie était coincée dans la porte et claquait au vent comme un drapeau de reddition. Laurent s’élança dans le bois. Le sentier pénétrait entre les pins noirs. Le sol spongieux sentait l’aiguille humide, la terre froide, l’écorce détrempée. Il cria son prénom 2 fois. La forêt avala tout. À une dizaine de mètres, il trouva une bottine beige couchée sur le côté, près d’une fougère cassée.... La partie 2 est dans les commentaires ⬇️⬇️

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Claire avait hoché la tête, mais elle n’avait pas eu l’air soulagée. Elle avait eu l’air d’une femme qui appuie sur un bleu pour savoir jusqu’où il fait mal.

Quand Laurent arriva au départ du sentier, le souvenir lui brûlait déjà la bouche.

Le SUV de Claire était garé de travers sur l’accotement, portière ouverte. Une écharpe en soie était coincée dans la porte et claquait au vent comme un drapeau de reddition.

Laurent s’élança dans le bois.

Le sentier pénétrait entre les pins noirs. Le sol spongieux sentait l’aiguille humide, la terre froide, l’écorce détrempée. Il cria son prénom 2 fois. La forêt avala tout. À une dizaine de mètres, il trouva une bottine beige couchée sur le côté, près d’une fougère cassée….

Laurent ramassa la bottine avec des mains qui tremblaient déjà.

Il reconnut immédiatement la petite rayure sur le cuir, celle que Claire avait faite quelques semaines plus tôt en descendant trop vite d’un trottoir à Lyon. Il se souvenait même qu’elle avait ri en disant que ce n’était pas grave, que les chaussures trop parfaites mettaient mal à l’aise.

À cet instant-là, il comprit que quelque chose de grave s’était réellement passé.

Il continua à avancer.

Quelques mètres plus loin, il aperçut son téléphone dans les feuilles mouillées, écran brisé, encore allumé. Puis il vit une trace plus sombre sur la terre.

Du sang.

Pas beaucoup.

Mais assez pour faire basculer sa peur dans quelque chose de plus froid.

— Claire !

Sa voix se brisa contre les arbres.

Puis il l’entendit.

Très faible.

— Papa…

Il tourna brusquement la tête.

En contrebas du sentier, à moitié cachée par des branchages et des pierres, Claire était allongée dans une pente étroite, coincée contre un tronc renversé.

Elle était consciente.

Pâle.

Ses cheveux collaient à son visage à cause de la pluie fine. Sa jambe gauche était repliée dans un angle étrange. Son manteau était déchiré à l’épaule.

Laurent glissa jusqu’à elle sans même sentir les pierres lui arracher les mains.

— Ma chérie…

Elle se mit à pleurer dès qu’il la toucha.

Pas fort.

Juste ces larmes silencieuses des gens qui ont tenu trop longtemps.

— Je suis là, répétait-il. Je suis là.

Il vérifia rapidement sa respiration, sa tête, ses bras. Sa jambe était probablement cassée. Son visage portait une marque rouge sur la joue. Pas une coupure.

Une trace de doigts.

Laurent la vit.

 

 

 

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