La salle entière semblait respirer au rythme d’un jazz discret.
Les lumières tamisées glissaient doucement sur les nappes blanches parfaitement repassées. Les verres à vin étincelaient comme des bijoux sous les lampes suspendues. Le restaurant faisait partie de ces endroits où l’on ne vient pas souvent, mais dont on se souvient longtemps.
Un lieu pour les grandes occasions.
Pourtant, à cette table, ce n’était pas une célébration.
C’était une démonstration.
Et j’étais la cible.
Je restais assise dans mon coin de table, les mains croisées sur mes genoux. Devant moi, un simple verre d’eau du robinet. Rien d’autre.
À quelques centimètres seulement, les assiettes de homard s’empilaient devant les autres convives. Le beurre fondu brillait sous la lumière, les coupes de vin blanc se remplissaient et se vidaient dans un ballet élégant.
Mais devant moi, rien.
Marlène leva sa fourchette avec un sourire satisfait.
— Nous ne voulons pas que maman se gave.
Elle parlait fort, pour que tout le monde entende.
Ses parents rirent doucement.
Mon fils, Michael, ne leva même pas les yeux de son assiette.
— Maman a toujours été… simple, dit-il calmement.
Simple.
Le mot resta suspendu dans l’air.
Simple.
Comme si toute une vie pouvait être résumée par ce mot.
Une mère invisible
Je regardai mon fils pendant quelques secondes.
Il ressemblait tellement à son père lorsqu’il était jeune.
Les mêmes épaules larges. Le même regard concentré.
Mais quelque chose avait changé au fil des années.
Peut-être la façon dont il me regardait… ou plutôt dont il ne me regardait plus.
Quand Michael était petit, il me tenait la main en traversant la rue.
Il me demandait de rester assise à côté de lui pendant qu’il faisait ses devoirs.
Il disait toujours :
« Ma maman sait tout. »
Aujourd’hui, j’étais devenue une gêne.
Une présence qu’il fallait tolérer.
Les beaux-parents parfaits
De l’autre côté de la table, les parents de Marlène parlaient avec enthousiasme.
Ils évoquaient leur nouvel appartement avec vue sur la rivière.
Les soirées mondaines.
Les voyages d’affaires.
Tout dans leur attitude respirait l’assurance de ceux qui savent qu’ils appartiennent au bon monde.
De temps en temps, leurs regards glissaient vers moi.
Pas méchants.
Mais gênés.
Comme si ma présence troublait légèrement l’image parfaite de la soirée.
Marlène leva son verre.
— À la réussite, dit-elle avec élégance.
Les verres s’entrechoquèrent.
Sauf le mien.